Réseau Asie, Paris, Nov. 2005

Une approche ethno-musicologique du rituel de possessions, Hầu bóng, au Viêt-nam

Le panthéon des Génies

LÊ Ylinh, Doctorante à Paris IV

 

Je mets un diaporama comprenant des photos d’une cérémonie par ordre chronologique sans commentaire. Je fais écouter le rythme de commencement d’une cérémonie.

 

Introduction

Le culte des Quatre Mondes, thờ tứ phủ, et son rituel de possession Hầu bóng (littéralement « servir les âmes ») est pratiqué par les Viêt, la population majoritaire du Viêt-nam, en parallèle avec le Bouddhisme Mahayana. Le pratiquant (nous l’appelons l’officiant pendant la cérémonie) de Hầu bóng doit organiser des cérémonies dans le but de solliciter l’esprit des génies du panthéon pour qu’ils viennent s’incarner dans son corps, il est alors possédé par l’esprit qu’il évoque et on peut parler d’une « incarnation » dans le « rôle » du génie descendu. Le profane voit dans la cérémonie une suite de « mini-scènes » dont chacune correspond à la descente d’un génie. Pendant la cérémonie (durant de 4 à 6 heures), le maître (cung văn) chante la louange des divinités, les invite à venir, décrit la vie des génies avec les pouvoirs et leurs générosités.

 

Dans le cadre de mon intervention, je voudrai livrer un exemple de réflexion : l’étude du répertoire musical permet de voir toute la composition du panthéon et surtout son évolution.

 

Communément avec d’autres croyances ou religions polythéismes, ce culte vénère un panthéon de génies dont la complexité laisse les néophytes soit dans une incompréhension totale, soit dans une généralisation approximative. Le mot panthéon, initié par Durand, semble être une notion fixe. Tous les auteurs ont fait plus ou moins une compilation de ce panthéon et se sentaient très à l’aise pour extraire le panthéon restreint qu’il nommèrent « le panthéon du Quatre Palais » afin de centrer leurs analyses.

 

Toutefois, nous pouvons observer que cette compilation dépend beaucoup du contexte dans lequel tel ou tel auteur fait son enquête, voire du point de vue de l’auteur. Nous remarquons qu’entre les différentes approches, la composition du panthéon peut être différente ! Claire Chauvet[i] a donné un résumé très bref basé sur l’observation dans la capitale (Hà nội) ces dernières années : « …seuls quelques temples appelés công đồng regroupent l’ensemble des esprits. Les panthéons locaux présentés dans les temples ne comptent qu’exceptionnellement la totalité des entités spirituelles. De manière générale, l’ensemble des esprits ne se donne à voir que rarement, l’accent étant mis sur la vingtaine d’esprits populaires et aux caractères les plus affirmés permettant de répondre à l’ensemble des attentes des disciples. Ces derniers sont également ceux qui prennent régulièrement possession des médiums lors des rituels hầu bóng ».  Jacques Dorais a fait un résumé des Génies qui « ont l’habitude de s’incarner à Montréal ». Ngô Đức Thịnh ne fait pas de classification mais s’appuyait sur les résultats de Pierre-Jean Simon et Ida Simon-Barouh. Durand, en se basant sur les énumérations dans les textes, soulignait l’importance des génies de la cosmologie taoïste et ceux d’origine chinoise.

 

On notera notamment  certaines contradictions dans l’article de Dorais comme cette conclusion d’emblée « le Thờ Mẫu est un culte de divinités féminines »[ii], ou encore « à quelques rares exceptions près (cinq Princes par rapport aux nombre de six [?][iii] Révélé par Pierre-Jean Simon et Ida Simon-Barouh), la composition du panthéon correspond assez exactement à ce qui a été observé au Nord – Viêt-Nam (Durand 1959) et en France (Simon 1973) ».

 

En théorie, les maîtres vous le disent : Le panthéon est hiérarchisé en plusieurs niveaux et divisé en quatre mondes : ciel, terre, eau, monts et forêts. Chaque génie est identifié par une codification de couleurs (dans les habits, les parures et les offrandes), par une codification gestuelle (les danses, mouvements, postures) et par une codification musicale (parole, textes offerts, chant, timbre, rythme). En ce qui me concerne,  lors de mes premières séances d’enregistrements, je n’ai entendu parler que d’un certain nombre de génies, mais plus nous assistions aux différentes cérémonies, plus  ce nombre augmentait. Pour compliquer encore nos repères,  je constate aussi qu’en comparant la compilation que nous avons faite et les témoignages examinés sous différents angles, de nombreuses variantes et diversifications existent.

 

 

Résumé des travaux des Simon

A ce jour, le plus complet est indiscutablement l’inventaire de Pierre-Jean Simon et Ida Simon-Barouh, puisqu’ils ont exploré les trois facteurs pour définir plus ou moins ce panthéon : les génies qui existent dans les textes, ceux qui sont présents sur l’autel, et ceux qui descendent[iv] pendant la cérémonies (invoqués et incarnés).

Nous commençons par faire une synthèse sur les résultats publiés par Pierre-Jean Simon et Ida Simon-Barouh pour voir l’actuel panthéon.

 

Figure. Compilation de quatre façons de construire le panthéon

Ceux qui   sont dans les textes (p.61)

Ceux qui   sont dans les textes (p.61)

Ceux qui   descendent (p.49)

Ceux qui   sont présentés sur l’autel (p.21)

Ceux qui   sont invoqués (p.75)

Văn đức Quan Âm

Đức Quan   Âm (Quan Yin)

Des   divinités bouddhiques

Des   divinités bouddhiques:

Bouddha

Boddhisatvas

Rois des   Enfers

 autres divinités: Adiđà, Quan âm (Quan Yin)

Quan Thánh Đế

Les   Génies d’origine chinoise: Quan Đế

Quan Bình

Quan Châu

Văn Trần triều

Texte   consacré à Trần triều (la famille Trần)

Trần Hưng   Đạo

Les   Génies de l’Olympe Taoïste

Văn công đồng

A tous   les génies

Les   Génies des quatre palais (sous-entendu: à se référer à la colonne « qui   descend »)

Văn thỉnh mời tam toà thánh mẫu

Hymne   d’évocation des trois Déesses mères

Trois Déesses mères (sous le voile seulement) Trois Déesses mères

Văn thánh mẫu (Liễu Hạnh)

Déesse   mère Liêu Hanh

   

Văn vua Động Đình

Roi Dông   Dinh

Cinq   Grands Mandarins (en image et rangée de chapeaux les symbolisant)

Quan lớn đệ nhất văn

Hymne au   Premier Grand Mandarin

Premier   Grand Mandarin

Premier   Grand Mandarin

Quan lớn đệ nhị văn

Hymne au   Deuxième Grand Mandarin

Deuxième   Grand Mandarin

Deuxième   Grand Mandarin

Văn quan đệ tam

Hymne au   Troisième Mandarin

Troisième   Grand Mandarin

Troisième   Grand Mandarin

Văn quan đệ tứ

Hymne au   Quatrième Mandarin

Quatrième   Grand Mandarin

Quatrième   Grand Mandarin

Văn quan lớn Tuần

Hymne au   Cinquième Mandarin (Tuần Tranh)

Cinquième   Grand Mandarin

Cinquième   Grand Mandarin

Quan điều thất

Hymne au   Septième Mandarin (Điều-thất).

Septième   Grand Mandarin

   

Dixième   Grand Mandarin

Văn mẫu đệ nhất thượng thiên (chầu   đệ nhất)

Hymne à   la Ie mère du Ciel (Première Dame plutôt, à cette position)

Première   Dame

Quatre   Dames de cours (chầu), (en image et rangée de chapeaux   les symbolisant)

Văn chầu đệ nhị

Hymne à   la Deuxième Dame

Deuxième   Dame

Deuxième   Dame

Văn chầu đệ tam

Hymne à   la Troisième Dame

Troisième   Dame

Troisième   Dame

   

Quatrième   Dame

Văn chầu đệ tứ

Hymne à   la Quatrième Dame

Quatrième   Dame

Văn chầu đệ ngũ

Hymne à   la Cinquième Dame

Cinquième   Dame

Văn chầu lục, chầu bé, cô bé

Hymne à   la Sixième Dame, à la Sixième demoiselle, à la demoiselle cadette.

Sixième   Dame

Văn mẫu cửu

Hymne à   la Neuvième Dame

 

Dame   cadette

Hymne à   tous les princes

Rangée de   chapeaux les symbolisant sur    le côté de l’autel

Văn quan hoàng cả

Le Prince   Aîné

Premier   Prince

Premier   Prince

Văn quan hoàng   nhì

Deuxième   Prince

Deuxième   Prince

Deuxième   Prince

Văn quan hoàng bơ

Troisième   Prince

Troisième   Prince

Troisième   Prince

Văn ông hoàng bảy

Septième   Prince

Septième   Prince

Septième   Prince

Neuvième   Prince

Neuvième   Prince

Neuvième   Prince

Văn ông hoàng mười

Dixième   Prince

Dixième   Prince

Dixième   Prince

Văn các cô

Hymne à   toutes les demoiselles

 

Rangée de   chapeaux les symbolisant sur    le côté de l’autel

Première   Demoiselle

Première   Demoiselle

Cô đôi thượng

Deuxième   Demoiselle des montagnes

Deuxième   Demoiselle

Deuxième   Demoiselle

Văn cô bơ thoải

Troisième   demoiselle des eaux

Troisième   demoiselle

Troisième   demoiselle

Quatrième   Demoiselle

Quatrième   Demoiselle

Cinquième   Demoiselle

Cinquième   Demoiselle

Sixième   Demoiselle

Sixième   Demoiselle

Huitième   Demoiselle

Huitième   Demoiselle

Văn cô cửu (chinh?)

Neuvième   Demoiselle Cửu Chính

Neuvième   Demoiselle

Neuvième   Demoiselle

 

Petite   Demoiselle Cadette

Petite Demoiselle   Cadette

Văn các cậu quận

Hymne à tous les princes

Rangée de   chapeaux les symbolisant sur    le côté de l’autel

 

Premier   Petit Prince

Premier   Petit Prince

 

Deuxième   Petit Prince

Deuxième   Petit Prince

Văn (ba) cậu quận

Troisième   Petit Prince

Troisième   Petit Prince

Troisième   Petit Prince

   

Prince   Cadet

Prince   Cadet

 

Autres génies dont le génie de   l’encens (cây hương), génie protecteur de la pagode…

 

Les deux   génies serpents (Ông   Lốt)

Sai năm dinh

Ordonnance   à cinq dinh (Palais ?)

Les cinq   génies Tigres (Ngũ   Hổ)

   

Âmes des morts et d’autres génies   malfaisants.

Văn chèo đò

Baccarolle   ou chant des rameurs

 

Nous pouvons dessiner comme suit ce panthéon :

 

 

 

 

 

Figure. Le panthéon théorique :

 

LES DIVINITES TAOïSTES 

 

LES DIVINITES BOUDDHISTES 

LES ÂMES ERRANTES 

 

LES DIVINITES DE LA FAMILLE TRÂN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LES TROIS SAINTES MERES

I.      Ciel

 

 

II.      Forêt

 

III.Eaux

 

 

 

 

 

 

 

LES CINQ GRANDS MANDARINS

I.Ciel

 

 

II. Forêt

III.Eaux

IV.      Forêt

V.Tuần Tranh

 

 

 

 

 

 

LES DAMES DES QUATRE PALAIS

I.Ciel

 

 

II.      Forêt

III.Eaux

VIII.Bát nàn :

X      Dong mo

VI.Forêt/Terre

 

XII.Cadette

 

LES PRINCES

I.Ciel

 

 

II.Forêt

III.Eaux

VII.      Bao-hà

X.

 

LES PRINCESSES ou DEMOISELLES

I.Ciel

 

II.      Forêt

IX.Ciel/Eaux

 

VI.      Forêt

XII.Cadette

III      Eaux

 

LES PETITS PRINCES

Cadet

III.Eaux

I.Ciel

 

II.      Forêt

 

LES DIVINITES DE L’AUTEL BAS (serpents et tigres)

LES ÂMES DE LA      FAMILLE DE L’OFFICIANT

 

 

Ce panthéon des Génies s’organise sur deux axes. Le premier est basé sur une hiérarchie comprenant des séries de génies : Grands Mandarins, Reines (Dames), Princes, Princesses, Petits Princes ; toute la hiérarchie est surmontée par un génie suprême, la Mère du Ciel. Le second axe représente les quatre mondes dans chaque série : Ciel, Terre, Monts et Forêts, Eau. Certains sont singularisés, d’autres sont le symbole d’un monde par leur numérotation. En ce qui concerne les liens dans le panthéon, j’ai posé quelquefois la question aux pratiquants :  « quelle est la relation entre les génies ? », Il m’a été répondu que les génies, immortels, n’appartiennent pas au monde des vivants, cõi tục,  ils ne suivent pas nos règles sociales non plus. Toutefois, si nous écoutons le dialogue avec les génies, on utilise les pronoms très utilisés dans le cadre familial : ông pour les grands mandarins et les princes, pour les princesses, cậu pour les petits princes. On observe aussi l’existence des génies appartenant à une région particulière, parfois quelques héros nationaux ou personnages légendaires, comme par exemple la Huitième reine (une générale dans l’insurrection des deux sœurs Trưng en 40 contre les Rois Han), chúa Bát nàn. Sur l’autel, il existe des divinités soit d’origine taoïste soit proches des divinités taoïstes. Malgré le fait qu’elles ne descendent jamais et qu’elles ne possèdent pas de textes leur consacrant, elles sont toujours vénérées sur l’autel. Nous avons remarqué que les seuls animaux présents dans le panthéon sont les génies de l’autel bas, à savoir les serpents et les tigres.

 

Mais la composition de ce panthéon est-elle immuable ?

 

Les maîtres musiciens et la clé du système 

Un jour, lorsque j’étais déjà assez pourvue en enregistrements, j’ai demandé à mon maître Kiêm « pourriez vous finir de me chanter tous les Văn thờ ? ». « Je ne pourrai jamais, ma fille, il y a des centaines et des milliers de génies, je ne les connais pas tous, personne ne peut tous les connaître ! ».

 

Essayons donc à comprendre le lien entre le panthéon et la collection de văn, textes, que le maître nous a légué, la plus complète à ce jour. Elle comporte 72 textes, par rapport à la trentaine révélée par d’autres sources. Que peut-on voir sur le répertoire ?

 

Nous proposons une classification afin que les pratiquants puissent posséder une synthèse sur tout ce qui existe ce jour servant de base de référence[v]. Effectivement, il est très difficile de faire un classement extrêmement précis, cette proposition n’est qu’un éclaircissement du système et il doit en exister d’autres.

 

A, Les textes  « Văn thờ purs » :

Ils sont chantés hors cérémonie. Disposant d’un répertoire musical à part, ils correspondent tout à fait à la classification Truyện de Phan Đăng Nhật[vi]. Maître Kiêm classa tous les textes possédant plus de 300 vers dans cette catégorie. Les textes sont difficiles à comprendre et réservés uniquement aux maîtres musiciens, nombreuses règles doivent être respectées. La plupart des génies loués ne descendent jamais, ils ne sont même pas sollicités pendant la cérémonie. Et les maîtres disent que se sont des génies de très haut rang dans le panthéon.

 

B, Les textes « mixtes »

Ce sont les textes dédiés à chaque génie sur le panthéon cérémonial mais on peut les chanter devant l’autel lors de sa date d’anniversaire (văn thờ), ces textes servent surtout de source où les maîtres viennent puiser pour chanter dans les văn hầu, pendant la cérémonie. La manipulation de cette catégorie est une des plus complexe et crée souvent les amalgames dans les classifications. On y voit aussi le rassemblement d’une hiérarchie, par exemple Tứ phủ thánh cậu, hymne à  tous les Petits Princes des Quatre Palais, dans lequel tous les génies de cette hiérarchie sont honorés. On y voit aussi le rassemblement de plusieurs hiérarchies du même monde, comme Bài khao thỉnh sơn trang, Hymne à tous les génies des monts et forêts (3 versions). D’autant plus que les maîtres empruntent aisément quelques couplets consacrés à un génie du plus haut rang de la hiérarchie (la sixième Dame, chầu lục, par exemple) pour chanter pendant la descente d’une Princesse du même monde (la princesse cadette, cô bé), ce qui affirmerait peut-être l’hypothèse des avatars développée par les Simon.

 

C, Văn hầu proprement dit

On y voit tous les textes consacrés aux génies de la hiérarchie la plus jeune du panthéon (princesses et petits princes), le rassemblement des textes servant de base d’improvisation pendant la cérémonie, comme Tả sắc tiên cô, la beauté des Princesses, mais surtout les musiques pour les danses ou textes servant de paroles de chants pour accompagner différentes actions des génies pendant la cérémonie.

 

D, Les textes « Hors catégorie » :

On y voit tous les textes réservés au culte de la dynastie Trần, ceux utilisés dans d’autres catégories de culte, voire un texte écrit par un auteur pour être chanté sur les timbres de hát văn

 

 

Le répertoire du maître Kiêm est particulièrement fourni dans toutes les quatre catégories. C’est grâce à l’exploration de ce répertoire que nous apprenons sur la création des génies du panthéon et sur la « procédure » de création. Nous voulons souligner la présence des textes de « nouveaux génies » qui ne sont pas répertoriés par d’autres sources. Il s’agit des génies comme la Troisième Demoiselle de Hà-nôi (Cô Ba Hà thành), la Deuxième demoiselle Cactus (Cô Xương rồng), la Deuxième demoiselle « Orange Sucrée » (Cô Cam Đường), la Troisième demoiselle Fleurs (Cô Ba bông), la Deuxième demoiselle Minh Lương,  la Troisième demoiselle Long Vân (Cô Ba Long Vân) ou encore la demoiselle cadette de Hoà-binh (Cô bé Hoà-bình).

 

Les maîtres musiciens jouent un rôle très important dans la création des génies (en tous cas ils sont metteurs en forme des légendes), grâce aux textes et chants de văn thờ. Ce « processus » de création ne peut être vu uniquement que par le biais de la musique du rituel. Ces génies sont « créés », leur culte est perpétué grâce à un répertoire musical.

 

Comment le processus s’opère ?Selon le maître, dans chaque région, dès qu’il y a un sort un peu spécial, une mort subite ou la présence d’un héros qui a fait du bien pour le peuple, les gens commencent par une reconnaissance, une adoration, puis une divinisation. Un lettré du village en fait un texte d’éloges, et on le conserve dans son temple. Lorsqu’un maître allait faire le pèlerinage dans un village et qu’il y découvrait un texte, il l’arrangeait pour pouvoir chanter sur les timbres de son art. Ainsi un văn thờ est né, et on pouvait alors chanter ce văn devant l’autel à chaque commémoration du génie en question. Et un jour, si un officiant sent qu’il peut servir ce génie, il peut faire signe aux musiciens (qui doivent connaître le texte du génie, du moins une partie des textes) et sert ainsi le génie pendant sa cérémonie.

 

C’est ainsi que le panthéon s’élargit et c’est ainsi que le maître a enrichi son répertoire : il le mettait dans sa collection de manuscrits et il le passait aux autres maîtres qui souhaitaient connaître ces nouveautés. Toute la communauté lui a donné la réputation d’être le Grand Maître qui connaissait encore les règles anciennes et qui les pratiquait avec beaucoup de créativité.

 

 

Conclusion

Existe-il donc un panthéon ? Oui, mais il n’est pas fixé.

 

Par cette méthode d’enrichissement du répertoire (et du panthéon par conséquent), les pratiquants et les maîtres peuvent, au fil des ans, ajouter autant de génies, âmes, divinités etc. bref tous les êtres sacrés qu’ils ont envie de vénérer. C’est un excellent mécanisme pour faire entrer dans le culte les génies locaux car ils sont plus « près » des pratiquants pour comprendre ce que les pratiquants souhaitent. Parfois, comme par exemple lorsqu’ils veulent donner un air officiel au culte, ils n’hésitent pas à faire entrer dans son panthéon par exemple un personnage politique d’époque comme Hồ Chí Minh.

 

On peut, par la même voie, donner l’explication probable de la présence des génies d’origine chinoise dans quelques textes. Nous pouvons penser que cette présence n’arriva que très tardivement si nous émettons l’hypothèse d’une tendance d’urbanisation et d’officialisation du rituel vers le milieu du dix-neuvième siècle. La présence de ces génies n’est qu’une simple énumération, sans tablette sur l’autel et sans sollicitation de descente. Les différents protagonistes cherchaient-ils à donner une autre dimension à cette pratique en pensant avoir bien fait de donner une origine bien « académique » à leur panthéon ?

 

Apparemment il s’agit d’un système ouvert qui s’enrichit au fil des ans. Le panthéon n’est donc qu’un cadre hiérarchique avec un nombre très variable des génies dans lequel les plus importants (anciens ou conventionnels) sont communément connus de tous. De ce cadre, chaque pratiquant peut s’inspirer, il sert le génie qu’il sent descendre en lui, selon sa vision.

Si l’on sait qu’il  existe de nombreux dictons qui expriment les croyances diverses des Việt jusqu’à la superstition comme « Có cúng có thiêng, có kiêng có lành » ; « Ra ngõ gặp gái », « Chớ đi ngày bảy chớ về ngày ba », « Hồn cây đa, ma cây gạo, cáo cây đề » ; « Vạn vật hữu linh »[vii]… on voit que ce système ouvert est bien pratique.

 

Cet aspect ouvert est reflété dans le répertoire des textes mais aussi dans le langage musical – timbre, échelle, rythme, structure – et qui ne peut malheureusement pas être évoqué dans le cadre de cette intervention, créant ainsi un ensemble d’un système parfaitement ouvert afin de perpétuer la pratique.

 

Pour clore cette intervention, j’ai choisi deux extrait pour vous faire écouter cette musique : extrait d’une sollicitation de descente et extrait d’un chant exécuté par un maître virtuose, le maître Dang.


[i] Claire Chauvet

[ii] Dorais, p.187

[iii] Dorais, p. 191 : Il s’agit sans doute d’une erreur, car Pierre-Jean Simon et Ida Simon-Barouh ont bien mentionné une possibilité de cinq (p. 81) ou dix (p. 52). Il ne peut s’agir du nombre de six, puisque les auteurs ont développé une hypothèse sur le nombre symbolique des Génies. Cette hypothèse est basée sur un constat selon lequel les Génies féminins groupés en une série duo-dénaire et les Génies masculin en série dénaire.

[iv] Sans aller dans les détails, je survole rapidement cet aspect : Selon un pratiquant, lors de la sollicitation des acolytes et du maître, si le génie descendait en l’officiant, « on sent un courant durant 2-3 secondes, puis on revient à soi-même, avant qu’on repart dans le ‘’rôle’’, nhập vai. »  Mais quelle est la règle de cette « descente » ? Les pratiquants sont unanimes quant au fait qu’on ne peut pas savoir qui descendra pendant la cérémonie. Mais en fait, une fois réunies toutes les sources, je pense qu’il y a une nuance dans cette affirmation : en fait, il y a des génies « clés » que peu d’officiant peuvent se permettre de ne pas servir, et d’autres génies qui varient leur incarnation d’une cérémonie à l’autre. Effectivement, j’ai aussi parfois entendu après la cérémonie un officiant « se plaindre » que tel ou tel génie n’est pas venu, mais c’est rare.

 

[v] Une fois ce classement mis au point, notre souhait est de pouvoir éditer une compilation complète de tous les textes disponibles à ce jour avec les variations et les publier si possible (nous sommes en train d’écrire aux différents auteurs pour voir si une telle démarche serai possible et pouvoir ainsi utiliser les textes qu’il on collecté). En le mettant sur notre site internet, à l’intention des pratiquants, nous faisons un « appel à l’information », invitant ainsi ceux qui possèdent d’autres textes à les mettre en ligne selon ce classement.

[vi] NGÔ Đức Thịnh (et équipe)

[vi]  « Có cúng có thiêng, có kiêng có lành », dès qu’on fait le culte (de quelque chose) elle devient sacrée, dès que l’on observe et que l’on évite de faire certains tabous, cela ne peut faire que du bien ; « Thần cây đa, ma cây gạo, cáo cây đề », le banian, l’arbre de gạo, l’arbre de đề ont tous leur  propre âme ; « Ra ngõ gặp gái », je sors de chez moi (ce matin) et j’ai rencontrée une fille (et ma journée est considérée comme fichue) ; « Chớ đi ngày bảy chớ về ngày ba », il ne faut pas voyager les jours 3 et les jours 7 ; « Vạn vật hữu linh », chaque objet a son âme…   Ces quelques expressions parmi tant d’autres nous montrent à quel point les croyances quotidiennes des Viêt sont nombreuses.

 

__________________________

Bibliographie restreinte :

DORAIS Louis-Jacques et Nguyên Huy, « Le Thờ Mẫu, un chamanisme vietnamien? », Anthropologie et Sociétés, publication du département d’anthropologie de l’Université Laval, Canada, volume 22, numéro 2, 1998.

DURAND Maurice, Technique et panthéon des médiums vietnamiens (Dông). EFEO (Publication de l’Ecole Française d’Extrême-Orient), XLV, Paris, 1959

CHAUVET Claire, « Du commerce avec les esprits des quatre palais. Etude d’un culte de possession à Hà-nôi (Viêt-nam) », thèse doctorale en ethnologie, décembre 2004, Université de Paris X, Nanterre.

NGÔ Đức Thịnh (et équipe), Hát văn, (Chanter la littérature ou la musique du rituel de possession), Edition de cultures des peuples, Hà nội, 1991.

SIMON Pierre J. etSIMON-BAROUH Ida,  « Les génies des quatre palais. Contribution à l’étude du culte vietnamien des bà-đồng », L’Homme, X, 4:81-101.

SIMON Pierre J. etSIMON-BAROUH Ida, Hầu bóng, un culte vietnamien de possession transplanté en France,  Paris, Mouton et Ecole Pratique des Hautes Etudes, 1973.

 

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